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Poissons-chats et archéologie dans le guano : la grotte Kessipougou - Journal de bord #8

samedi 18 juillet 2015, par Hugo Struna

Depuis le temps que le nom de Kessipougou résonnait dans le camp, il n’était pas trop tôt pour s’y rendre. La journée démarre de bon matin, il est 7 heure et demie. Comme chaque jour, le premier contact avec l’extérieur m’éblouis. Dans le ciel toujours blafard, de hautes nuées blanches voilent un soleil que l’on peine à distinguer. « C’est un phénomène normal pour la saison sèche » m’apprend Richard entre deux gorgées de café. « La montée de l’équateur climatique, les alizées, et l’humidité de la forêt qui remonte, ces facteurs combinés maintiennent cette chape de nuage permanente ». Le cours de météorologie et le petit déjeuner terminés, je retrouve le reste de l’équipe glissant énergiquement dans les sacs à dos bouteilles, casques et outils plus spécifiques - truelles et seaux pour les archéologues, matériel topographique pour les spéléologues. L’enthousiasme général que suscite la grotte de Kessipougou est palpable. A 8h30, le 4x4 démarre.

Entrée de la grotte Kessipougou

Poissons-chats cavernicoles

Laurent, l’ichtyologue de l’équipe mise beaucoup sur les poissons de Kessipougou. Il faut dire que Richard lui avait mis l’eau à la bouche en affirmant que, quelques années auparavant, il y avait rencontré « des poissons-chats blancs » - que ses guides n’avaient d’ailleurs pas hésité à « pêcher » à la machette. Evidemment, ce témoignage ajoute à l’excitation du spécialiste rêvant de décrire, pour la première fois dans la région, une telle espèce : « un poisson dépigmenté est le signe d’une dérive génétique due à l’adaptation au milieu cavernicole. Tout comme la perte des yeux, un autre signe distinctif de ces animaux dits troglobies. » En arrivant dans la grotte, je décide d’assister aux premiers coups d’épuisette du pêcheur des cavernes. Le bocal encore vide sous le bras, je le suis, chevilles immergées, marchant prudemment dans le ruisseau qui traverse la cavité. Il n’a pas fallu deux minutes pour distinguer le premier spécimen. Mais, trop rapide, trop agile, ce petit poisson-chat – qui semble du reste tout à fait banal – nous échappe sans grande difficulté. Nous persistons… Enfin ! Le premier poisson chat se débat au fond de l’épuisette de Laurent « C’est un Claria llabes, un genre classique au Gabon ». Ils seront bientôt deux, puis trois, et enfin quatre du même acabit à partager le bocal. Nous continuons ; apercevons ici et là des nuages de vase troublant la clarté de l’eau : « les poissons sont nombreux ici parce qu’il y a de la nourriture dépendante des chauves-souris ! » En effet, petits parasites volants, insectes et vers de guano… la chaîne alimentaire des grottes repose essentiellement sur les chiroptères et leurs déjections. Si la vie foisonne ici, c’est en partie grâce à eux. A l’issue de près d’une heure de pêche, une ombre immobile interrompt soudainement notre avancée. « Là, il est énorme ! ». D’abord incrédules quant à nos chances d’extraire de l’eau ce mastodonte (au vue des précédents), il se laisse finalement capturer sans la moindre difficulté. Etonnant lorsque l’on connaît la vivacité des petits. Une brève auscultation laisse tomber le verdict : « Il semble identique aux autres, exceptée sa taille, une trentaine de centimètres. Nous verrons au camp ce qu’il en est réellement » Assouvis par cette ultime prise, nous rejoignons les archéologues avant de leur relater nos fructueux coups de filet. Si la pêche fut généreuse en Claria llabes, poisson-chat connu un peu partout à l’extérieur des grottes, le doute plane encore sur l’espèce que nous avons tiré de l’eau. Quoi qu’il en soit pas de trace du poisson blanc dont Richard nous avait parlé.

Plus tard, avant de dîner je questionne Laurent sur ses résultats, sachant qu’il venait d’étudier les prises de la journée. « Je m’interroge encore sur le gros poisson chat : il semble correspondre au Claria llabes longicoda, mais l’espèce n’est pas censé faire plus que 28 centimètres… Or le nôtre les dépasse allègrement avec 37 cm ! Soit mon aquarium contient une nouvelle espèce, soit il s’agit d’une variété géante. » Dans tous les cas, la grotte de Kessipougou aura tenu ses promesses.

Scènes de chasse dans le guano

Richard attendait aussi ce jour avec impatience. Avec son collègue Prosper ils vont enfin pouvoir concentrer leurs efforts exclusivement sur leur spécialité : l’archéologie. « Dans la grotte de Kessipougou, le géologue Gérard Delorme a fait creuser une tranchée il y a quarante ans dans le guano de chauves-souris pour étudier l’histoire de la grotte. Aujourd’hui nous allons poursuivre ce travail ». C’est en lisant les couches de guano, ces excréments de chauves-souris accumulées sur le sol depuis des milliers d’années, que les archéologues comptent découvrir les signes des passages humains.

La partie de pêche terminée, je rejoins donc l’équipe au sommet d’un monticule de guano. Aux pieds de Richard, un casque blanc émerge du sol. En m’approchant du site, je découvre Prosper au fond de la fameuse tranchée, bêchant les rebords. « Elle fait 2m de long sur 1m40 de profondeur environ. Regarde les strates de guano ! » En effet, du bas jusqu’à la surface, le mur de guano dessine des couches horizontales très distinctes ; leur âge décroissant au fur et à mesure que l’on remonte. « Certains niveaux ont déjà été daté il y a quelques années au carbone 14. Nous savons qu’au niveau de nos pieds nous remontons déjà à 2500 ans avant notre ère –ce qui signifie que les chauves-souris ont déserté les lieux il y a fort longtemps -, alors que 1m20 plus bas, cela va jusqu’à 6000 ans » De son index Richard me désigne ensuite une belle ligne horizontale nettement plus sombre, puis dépose sur sa paume de petits échantillons soigneusement prélevés.

Des os de chauves-souris, millénaires, pris dans le guano

« Tu vois, au même endroit, tu retrouves à la fois de fortes quantités de charbon et des ossements de chauves-souris. Il y a de fortes probabilités que des hommes soient venus chasser avant de se délecter, à cet endroit, du produit de leur chasse. » Ces scènes de chasses, Richard en avait déjà identifié dans les années 90 dans plusieurs grottes de la région. Comment pourrait-il en être autrement sachant que seul un homme peut laisser ainsi du charbon dans ces cavités humides ? Et puis en observant les archéologues, je constate à leur expression passionnée que ces traces n’ont rien d’anodin. « Nous allons à présent étendre la tranchée puis procéder à des carottage. » En plaquant tour à tour trois demi-tubes de PVC sur la paroi de la tranchée, les scientifiques prélèvent des colonnes de guano, chacune correspondant à une profondeur donnée. Leur contenu sera enfin étudié et daté au laboratoire. Outre les traces d’activités humaines (charbon, ossements, pierres de taille), les autres constituants feront l’objet d’une attention toute particulière. Les pollens par exemple, acheminés sur les ailes des chauves-souris renseigneront sur la végétation passée. Un peu comme le permafrost de Sibérie, le guano cavernicole renferme en son sein une partie de l’histoire.

Richard Oslisly à la recherche de charbons de bois dans le guano

A la fin de la journée, nous repartons les sacs lestés de guano multimillénaires. Il est troublant de savoir qu’à l’endroit même où nous avons dégusté notre sandwich du midi, des chasseurs cueilleurs ont dû partager naguère leur repas, eux aussi.

Exploration de la grotte Kessipougou

De leur côté, Stéphanie et Olivier sont partis lever la topographie de la grotte de Kessipougou. Ils reviennent me voir à la fin de la journée, les yeux pétillants et des tessons de poterie dans un sac. Voici le récit d’Olivier sur cette journée : Exploration spéléo dans la grotte Kessipougou